1 sur 8 milliards – J’ai été Papy Fouda pendant 58 ans

Je suis né en septembre 2026, à la campagne, dans l’est du Cameroun. Trois grandes sœurs, une famille parmi les plus modestes du pays, et une récolte ratée l’année de ma naissance. Je suis mort à 58 ans, au Nigeria, d’une cardiopathie hypertensive, en laissant 12 € à mes enfants.

Rassurez-vous, je vais bien. C’était un jeu. Mais il m’a plus secoué que la plupart des films que j’ai vus cette année.

C’est quoi 1 sur 8 milliards ?

1 sur 8 milliards (ou 1in8b) est une simulation de vie gratuite, dans le navigateur, sans inscription. Le principe tient en une phrase : chaque seconde, environ quatre bébés naissent sur Terre. Vous devenez l’un d’eux, tiré au sort, et vous vivez sa vie jusqu’au bout.

Le tirage n’est pas uniforme : le pays est choisi au prorata du nombre de naissances. Autrement dit, vous avez bien plus de chances de naître en Inde ou au Nigeria qu’en France. Comme dans la vraie vie, quoi.

Tout repose sur des statistiques réelles de 172 pays et territoires (ONU, OMS, Banque mondiale) : espérance de vie, mortalité infantile, années de scolarité, inégalités de revenu, part des frais de santé payés par les patients, mariage d’enfants… Les causes de décès suivent les profils régionaux de l’OMS.

Comptez entre 30 minutes et 1 h 30 pour une vie complète (suivant l’accélérateur que vous choisissez). À certaines périodes de votre vie, le temps s’arrête et le jeu vous demande de prendre une décision sur un évènement de vie. Vous faites aussi quelques choix (études, travail, amour, émigration, soins), mais le site le dit lui-même : il est difficile d’échapper aux statistiques du lieu où l’on naît.

Ma vie de Papy Fouda

Je vous la raconte telle que le jeu me l’a déroulée. Au présent, parce que c’est comme ça que je l’ai vécue.

0 an. La récolte a été mauvaise. La plupart des jours, il n’y a qu’un seul repas. J’ai quand même mes vaccins de base. Petite victoire.

4 ans. Chaque matin, je fais un long chemin à pied pour aller chercher de l’eau. À 4 ans.

6 ans. J’entre à l’école primaire. Et ce sera tout. Mes parents n’ont pas d’argent, donc pas de collège. Pas de lycée. Pas de master en sécurité informatique, évidemment.

15 ans. Le jeu m’informe que 91 % des garçons nés la même année que moi au Cameroun sont encore en vie. Dit autrement : près d’un sur dix est déjà mort.

20 ans. Je dois quitter le Cameroun avec ma mère pour le Nigeria. Pas un choix : le jeu parle d’un « chemin imposé ». Il faut alors tout recommencer. Trouver un travail, sans réseau, sans diplôme, sans papiers. Chauffeur, ouvrier du bâtiment…

28 ans. Ma troisième grande sœur meurt du VIH, à 31 ans.

30 ans. Naissance de mon fils, Trésor.

33 ans. Ma mère meurt d’une septicémie, à 62 ans. Une infection. En France, on en meurt aussi, mais nettement moins souvent.

Là, je tombe malade et il faut se soigner. Et c’est là que le jeu m’a scotché : des frais d’hôpital équivalents à six mois de salaire. Pas de Sécu, pas de mutuelle, pas de carte Vitale. Vous payez, ou vous ne vous soignez pas. Ensuite, il faut rembourser la dette.

37 ans. Je change pour la 3ème fois de travail pour devenir agent de sécurité. J’ai 37 ans moi aussi, en vrai. C’est bête, mais ce choix à ce moment de vie, avec les enfants m’a fait relativiser.

42 ans. Abimbola et moi nous marions devant nos proches (impossible avant sans argent). Nous sommes ensemble depuis mes 25 ans, l’année que le jeu désigne comme la plus heureuse de ma vie : celle où l’amour est arrivé.

58 ans. Je viens de commencer comme ouvrier du bâtiment. Mon cœur lâche la même année.

Bilan : 3 enfants, dont 2 que j’ai perdus. Un petit-enfant. 33 ans avec Abimbola. Un don rare pour la musique depuis l’enfance (je n’ai jamais su en faire un métier). Et un patrimoine qui a passé une bonne partie de ma vie sous zéro, pour culminer à 929 € à 57 ans, avant de retomber à 12 €.

Les quatre autres bébés nés à la même seconde

C’est le moment le plus fort du jeu, à mon sens. À la fin, il vous montre quatre autres bébés nés à la même seconde que vous, simulés avec les mêmes règles :

  • Papy Fouda, Cameroun : 58 ans. C’était moi.
  • Agnes Philip, Inde : 69 ans. Famille parmi les plus riches de Mumbai, études à l’université.
  • Aiden Thomas, États-Unis : 70 ans. Université, puis 4 ans de prison.
  • Kong Zihan, Chine : 77 ans. École primaire, coiffeuse, 51 ans de mariage.
  • Khadija Habib, Algérie : 84 ans. Famille aisée, enseignante, a refait sa vie… en France.

Le jeu conclut sobrement : aucune n’a choisi où elle allait naître. Pas besoin d’en rajouter.

Les chiffres qui font mal

Le jeu suppose (via la langue du navigateur) que je suis né en France et compare les deux vies :

FranceCameroun
Espérance de vie80,3 ans62,0 ans
Chances de vivre au-delà de 58 ans94 %70 %

Source : 1 sur 8 milliards, d’après les tables de mortalité utilisées par le jeu.

Plus de 18 ans d’écart d’espérance de vie. Et je ne parle pas des possibilités d’apprentissage, du niveau de vie, de l’accès aux soins. Pour une seule raison : le hasart de la case de départ.

Et le jeu glisse des données réelles tout au long de la partie. Quelques-unes que j’ai croisées :

  • La faim. Environ 733 millions de personnes en ont souffert en 2023 (FAO, cité par le jeu).
  • L’eau. 2,1 milliards de personnes n’avaient pas d’eau potable sûre chez elles en 2024 (OMS/UNICEF, cité par le jeu).
  • L’exil. 117,8 millions de personnes déplacées de force fin 2025 (HCR, cité par le jeu).

Pourquoi ça fait relativiser

Soyons honnêtes deux minutes. Moi aussi, je râle. Contre la file d’attente chez le médecin, contre les impôts, contre la box qui coupe pendant une visio. Et moi le premier.

Mais après une heure dans la peau de Papy au Nigeria, la liste des « problèmes » ressemble surtout à une liste de privilèges :

  • Se soigner. Ici, une hypertension, c’est un rendez-vous chez le généraliste, un tensiomètre et un traitement remboursé. Là-bas, c’est six mois de salaire pour une hospitalisation, ou se soigner avec des remèdes de grand-mère.
  • Manger. Je ne me suis jamais demandé si la récolte serait bonne. Mon seul dilemme alimentaire, c’est le choix du goût de mon gel avant un trail.
  • Apprendre. L’école est gratuite et obligatoire jusqu’à 16 ans. Papy s’est arrêté au primaire. Pas par manque de talent : il avait un don rare pour la musique mais n’a jamais pu l’exploiter.
  • Travailler. Quand on change de job en France, on met à jour son CV. On n’a pas à recommencer de zéro, dans un autre pays, sans papiers.
  • Vieillir. J’ai 94 % de chances de dépasser 58 ans. Il en avait 70 %. Et il n’a pas fait partie du bon côté.

Ne pas devoir se battre chaque jour pour se soigner, manger ou travailler, c’est une chance immense. Et ce n’est pas un mérite. On a simplement gagné une loterie à laquelle on n’a jamais acheté de ticket.

Les petits bémols

Parce qu’il y en a, et que je ne vais pas faire semblant :

  1. C’est une simulation. Les vies sont générées à partir de moyennes. Une moyenne ne raconte jamais une vraie vie, et le site le rappelle lui-même.
  2. Le Pass Souvenirs à 3 €. Après la mort, on vous propose de garder la vie de Papy (mémorial, vidéos pour les réseaux sociaux, album). C’est optionnel et remboursable sous 30 jours, mais l’ironie pique un peu : 3 €, c’est un quart de tout ce que Papy a laissé. Dommage qu’une partie ne soit pas reversée à une association.
  3. Des thèmes lourds. Mort, maladie, violence, suicide surviennent aussi souvent que dans les statistiques. Aucune scène n’est montrée, mais le jeu est déconseillé aux moins de 15 ans. Il existe un mode Classe pour les enseignants, qui met de côté les thèmes les plus lourds.
  4. Encore en bêta. Quelques bizarreries de texte ici et là, rien de bloquant.

Mon avis

J’ai joué une vie. Une seule. Et je n’ai pas réussi à cliquer tout de suite sur « Renaître ».

Le jeu ne fait pas la morale. Il ne montre aucune scène choquante. Il se contente de dérouler une vie, année après année, avec des chiffres sourcés et une sobriété presque froide. C’est justement ce qui marche : on ne regarde pas une statistique, on la vit.

Je ne suis pas sorti de là culpabilisé. Plutôt reconnaissant. Pour la Sécu, pour l’école gratuite, pour l’eau au robinet, pour le fait de pouvoir regarder mes deux enfants grandir sans me demander lesquels survivront.

Bref, si vous avez une heure devant vous, jouez-y. Et la prochaine fois que vous pesterez contre la salle d’attente du médecin, pensez à Papy. Lui, il aurait adoré l’avoir, cette salle d’attente.

Et vous, où êtes-vous né dans le jeu ? Dites-le-moi en commentaire. 👇

Sources

  • 1 sur 8 milliards – site officiel
  • Données citées par le jeu : OMS (tables de mortalité et estimations sanitaires mondiales), FAO (SOFI 2024), OMS/UNICEF JMP (2025), HCR (Tendances mondiales 2025), Uppsala Conflict Data Program (2026)

Cyril Beslay

Papa de deux enfants, coureur de trail depuis plus de 13 ans et architecte d'entreprise de métier, j'écris sur Fotozik depuis 2007 : tutoriels tech, projets de home server (la série Projet Voskos), photographie, et réflexions sur ce qui me traverse la tête. Basé à Pau, toujours un peu geek, toujours un peu curieux.

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